Approfondir l'expérience stade
récit longLe 5 juin 2025, je pars à Stuttgart pour une demi-finale de Ligue des Nations qui a tout du match de gala : Espagne-France, une place en finale au bout, et le duel dans le duel, Lamine Yamal contre Mbappé. Le Final Four se joue en Allemagne, exactement un an après l’Euro 2024, une demi-finale perdue par les Bleus contre cette même Espagne, sur ce même sol allemand. L’histoire est trop belle pour ne pas s’en mêler.
J’ai trouvé ma place à 60 € sur la billetterie officielle de l’UEFA, et je suis monté en bus depuis Paris pour tenir le budget prés de 20h aller retour pour 65 euros. En arrivant, Stuttgart est rouge. Des Espagnols partout, des maillots de la Roja à tous les coins de rue. Nous, les Français, on est clairement en sous-nombre. C’est la première fois de ma vie que je me déplace pour suivre mon pays, et je le fais seul.

Le stade aussi a une histoire. La MHP Arena s’appelait, dans les années 1940, l’Adolf-Hitler-Kampfbahn, avant de changer plusieurs fois de nom au fil des décennies. Je le découvre pour la première fois, je n’avais jamais fait Stuttgart en club. Je suis placé très haut, mais avec une belle vue d’ensemble : le terrain, la sortie des joueurs, le virage espagnol, et le virage français où se massent les Irréductibles. Petit détail de placement : je suis légèrement décalé du côté où l’Espagne attaque en première période. Les premiers buts vont donc tomber juste devant moi.
Et il faut que je vous situe où je suis, parce que c’est tout le sel de cette soirée. Je suis entouré d’Espagnols. Devant moi, une famille, un père et ses trois garçons, tous en maillot Yamal. Sur ma gauche, sur ma droite, derrière moi les tribunes sont envahis d'Espagnols. À côté de moi j'ai meme des Allemands qui supportent l’Espagne. Sur la cinquantaine de personnes autour de moi, je suis le seul Français. Les rares compatriotes que je repérerai sont à cinq ou six rangs, éparpillés par deux ou trois.
Les hymnes le confirment. Je chante la Marseillaise seul dans mon secteur. Les gens se retournent, me regardent. Les enfants devant moi disent à leur père « regarde, regarde, derrière, il y a un Français ». Pas vraiment au bon endroit, mais tant pis.
Le match démarre, et un premier fait m’amuse : Cucurella le joueur espagnol se fait siffler par le public allemand à chaque ballon en souvenir de sa main à l’Euro 2024 qui avait contribué à éliminer l’Allemagne. Les Allemands n’ont pas oublié, et pourtant la plupart soutiennent la Roja. Les Français présents en profitent pour siffler avec eux.
Puis le drame commence. Nico Williams ouvre le score à la 22e, juste devant moi. Trois minutes plus tard, Merino double la mise, et quel but : une combinaison de passes qui laisse toute la défense française aux pâquerettes. On se fait totalement bouffer.Huijsen plante même un troisième avant la pause, sur un superbe coup franc combiné avec Yamal, mais le but est refusé pour hors-jeu. On s’en tire à 2-0, et c’est inespéré au vu de ce qu’on subit.
Retour des vestiaires, on change de côté : cette fois, la France attaque devant moi. Sauf que le massacre continue. Penalty de Yamal à la 53e, 3-0.Puis deux minutes plus tard, Pedri marque un bijou sur un jeu en triangle somptueux, 4-0.Là, je me sens humilié, impuissant. Autour de moi, des « olé » accompagnent chaque passe espagnole. Une humiliation totale. Sur chaque but tout le monde au tour de moi se leve, je suis le seul qui reste assis a regarder dans le vide et en me faisant le plus petit possible.
Mbappé réduit le score sur penalty à l’heure de jeu, 4-1. Je ne célèbre pas. L’Espagne nous donne une leçon depuis plus d'une heure, on perd de trois buts, et c’est marqué sur penalty, je reste lucide, juste un petit encouragement pour Kylian. À ce moment-là, je n’y crois pas une seconde. Ils sont beaucoup trop forts.
À la 63e, Deschamps fait un choix qui va tout changer : il sort Olise pour Rayan Cherki. Mais 4 minutes plus tard Yamal frappe encore un nouveau but magnifique, 5-1. À chaque attaque, l’Espagne est tranchante, on ne peut rien faire. Et moi, sur ma chaise, je suis partagé entre deux émotions que j’ai du mal à démêler : l’humiliation et l’admiration. J’admire ce football, je prends du plaisir mais un plaisir amer, parce que c’est contre mon pays. Ça me fascine et ça me dégoûte en même temps.
Puis viennent les dix dernières minutes. Et tout bascule.
A la 79e, Rayan Cherki envoie un but sublime, le plus beau que j’aie vu de ma vie dans un stade. Quand on me pose la question, c’est à lui que je pense immédiatement. Sur une passe de Mbappé, il se lève le ballon du pied droit et fouette d'une demi-volée du gauche à l’entrée de la surface. La frappe est si belle que je me souviens à peine du geste : je vois juste le ballon toucher les filets, et je me lève instinctivement en hurlant sans contrôler ce que je fais. La France perd toujours de trois buts, mais ce but-là me met debout. Autour de moi, les Espagnols se lèvent aussi et applaudissent ils savent qu’il reste dix minutes et qu’ils mènent largement, ils peuvent se permettre de saluer l’adversaire.
Et là, je commence à y croire. Je me surprendsà crier « allez, allez, on y va ». Cinq minutes plus tard, à la 84e, la France revient à 5-3 sur un but contre son camp de Vivian. Maintenant j’y crois pour de bon, je vibre, je hurle tout seul dans mon coin. Et je sens que les Espagnols autour de moi commencent à douter : ils ne se retournent plus, ils n’encouragent plus. Le doute s’installe. En cinq minutes, la France est revenue de 5-1 à 5-3.
86e. Kolo Muani rate l’immanquable. Tout le temps pour fixer et armer sa frappe, et il envoie une praline ule au-dessus de la cage. Je rage. Mais autour de moi, les Espagnols vont de plus en plus mal avec moi qui pousse sur chaque action comme si j’étais seul devant ma télé. Plus personne n’ose le moindre regard, à l’inverse du moment du 4-0.
Cinq minutes de temps additionnel. 93e minute : sur un centre sublime de Cherki, Kolo Muani marque le 5-4. En treize minutes, la France a inscrit trois buts et fait trembler l’Espagne. Je suis comme un fou, je saute partout alors qu’autour de moi, pas un bruit. Je crie « allez les Bleus », « on est dans leur tête », « on va gagner ». Et comme souvent dans les stades en Europe, le chrono ne s’affiche pas pendant le temps additionnel : ni moi, ni les Espagnols ne savons combien de minutes il reste. Mes voisins sont cloués sur leur siège, à se ronger les ongles, les genoux qui tremblent, à attendre que le temps passe. Je suis persuadé qu’avec cinq minutes supplémentaires , on revient à 5-5.
Mais deux minutes après le dernier but, l’arbitre siffle la fin. C’est terminé. Les Espagnols peuvent exulter.
Et c’est là qu’arrive le souvenir que je garde de cette soirée. Le père de famille devant moi, celui qui aura stressé un bon quart d’heure, se retourne, me tape sur la jambe pour que je le regarde, et me serre la main en me disant « good supporter » accompagné d'un clin d'oeil amical.Pour m’être déplacé seul depuis la France, pour avoir poussé jusqu’au bout au milieu d’eux. Je crois que si la France avait gagné, il ne me l’aurait pas dit. Mais ça m’a fait du bien de l’entendre.
Je suis sorti de ce stade éliminé, et pourtant heureux. Oui, pendant près d’une heure, ç’a été dur. Mais les buts que j’ai vus des deux côtés : Merino, Pedri, Yamal, Cherki et les émotions que j’ai traversées, de l’humiliation à l’espoir fou, c’était indescriptible. Je suis reparti heureux malgré la défaite. Et je pourrais rajouter une nouvelle ligne a mon CV stade : c'est celui la, le plus beau match que j'ai vu.
L'envers du décor : mon retour cauchemardesqueLire la galère après Stuttgart.
12eHomme



