Approfondir l'expérience stade
récit longLe match est à 14h, j'arrive pour 11h30. Deux heures et demie d'avance : c'est délibéré. À Bauer, ce qui se passe avant le coup d'envoi vaut autant que le match encore plus un jour comme celui ci. Red Star - Grenoble, 2024 match de l'amitié
Première étape, direction le Bar, rue du Docteur Bauer, juste devant le stade. L'adresse est emblématique de l'Étoile Rouge, et on comprend pourquoi en poussant la porte. Nous ne sommes qu'en fin de matinée et il y a déjà beaucoup de monde. La bière coule, cinq euros le demi, et je m'installe. Le pub est à l'image du club et du stade : historique, avec une âme, une vraie culture. Comme dans beaucoup de bars de football, les maillots et les écharpes sont accrochés aux murs et au plafond, superposés, accumulés au fil des saisons. Les miroirs sont entièrement recouverts d'autocollants et sur l'un d'eux, un sticker de Grenoble. Ici, les Isérois sont les bienvenus. Amitié entre les groupes.

C'est le premier signe de ce que sera cette journée. Dans la plupart des stades, l'adversaire est l'ennemi. À Bauer ce jour-là, il est un invité. Vers 12h30, une heure et demie avant le coup d'envoi, le stade ouvre. On y reçoit les instructions pour les animations prévues à l'entrée des joueurs etant donné que je suis dans le kop pour ce match. Et puis ça chante. En l'honneur du Red Star évidemment, mais aussi de Grenoble et des Red Kaos. Les membres du groupe grenoblois sont là, en coursive, devant l'entrée du kop, avant de rejoindre leur parcage. On boit des bières, on trinque, on échange des accolades amicales . C'est un moment fraternel, convivial, entre des gens qui partagent la même passion sans partager les mêmes couleurs mais que lie une amitié solide.

Il faut mesurer ce que ça a de rare aujourd'hui. Dans un football français où les supporters visiteurs sont interdits de déplacement à la moindre tension, voir deux groupes boire ensemble et chanter l'un pour l'autre une heure avant le coup d'envoi, c'est presque un contre-exemple. Ces jumelages entre groupes ne sont pas des slogans, ce sont des fidélités entretenues sur des années, et elles se célèbrent dans des moments comme celui-là. La fête dure jusqu'à 13h30. Puis chacun rejoint ses rangs : les supporters du Red Star en tribune, les ultras et indépendant dans le kop, les Grenoblois en parcage.J'arrive dans le kop avec un ami, on s'installe, et on nous confie du matériel pour aider à l'animation pour l'entrée des joueurs. Ma place m'a coûté sept euros. Ici, on accède au cœur d'un kop, dans un stade historique, pour un match de deuxième division française. C'est un des arguments les plus solides du football populaire : l'accessibilité. Le budget de ma journée entière ,la place, quelques bières à cinq euros, et un sandwich ca tourne autour de trente euros. Une journée complète de football, animations comprises.

Il faut décrire ce qu'on voit depuis les tribunes, parce que ça fait partie de l'identité du lieu. C'est un week-end de décembre, gris, dans le 93. Ciel bas, nuages plombés. En fond de plan, on aperçoit les immeubles en construction, les usines qui dégagent leur fumée, et à l'intérieur même de l'enceinte, des tas de terre et de pierre à l'emplacement de l'ancienne tribune démolie. Bauer est en travaux, en mutation, entre son passé et ce qu'il deviendra. Ce décor-là, certains le trouveraient ingrat. Moi, il me plaît. Il dit exactement d'où vient ce club : un football de banlieue, ouvrier, populaire, qui ne cherche pas à se faire passer pour autre chose. On est loin des arènes lisses et de leurs parkings. On est dans une ville, dans un quartier, avec ce qu'il a de plus brut.

Les vingt-deux acteurs entrent sur la pelouse, et les deux camps déploient leurs animations en même temps. Côté grenoblois, une bâche dans le parcage avec un message qui donne le ton de la journée : "Une amitié qui perdurera", accompagné des logos des clubs et des groupes, Red Kaos et Red Star Fans. Côté local, une énorme bâche marquée "United", des drapeaux, de la pyro, et un assemblage de cartons pour composer une animation d'ensemble. Moi, je suis dans le kop, au milieu des cartons, des drapeaux et de la fumée. Autant dire qu'on ne voit pas grand-chose de ce qu'on est en train de fabriquer. Mais on le sent : ça résonne, ça fait du bruit, et on sait que depuis l'extérieur le rendu doit être bon. C'est une sensation particulière que d'être un pixel dans une animation qu'on ne verra qu'après coup, en photo.

Le coup d'envoi est donné sur un Bauer noyé dans un épais brouillard. Des deux côtés, ça saute, ça tape dans les mains, ça s'agite. Le feu est mis en tribune avant même la première passe. Le stade n'est pas plein ce jour-là. Mais le kop, lui, est full, très bien garni, et le parcage aussi. C'est un match purement supportérisme et culture ultras : les tribunes actives sont pleines, le reste l'est moins. On vient ici pour le soutien, pas pour le spectacle télévisuel. Sur le terrain, le Red Star joue en blanc et vert, Grenoble en bleu. Deux équipes en manque de points, deux séries de défaites, et l'obligation de gagner pour tout le monde. C'est aussi l'occasion de voir des noms. Damien Durant, DD7, icône du club. Et dans les buts audoniens, Robin Risser, qui rejoindra Lens par la suite. Un an et demi plus tard, il sera sur le banc pour la Coupe du monde 2026. Comme quoi, le football va très vite : le gardien que je vois à Bauer un samedi gris de Ligue 2 se retrouve, dix-huit mois après, dans un groupe mondial.

Le Red Star ne traîne pas. Dixième minute, centre de Durant, tête de Benali, barre rentrante. 1-0, et le buteur vient célébrer juste au pied du kop. La bière vole dès les premières minutes. Marquer tôt, c'est le meilleur cadeau qu'on puisse faire à un public : personne n'est fatigué, la voix est intacte, et le chant qui suit la célébration repart plein poumons.Six minutes plus tard, Eickmayer lance Cissé dans le dos de la défense, angle fermé, la main de Diop cède. 2-0 à la 16e. Un quart d'heure, deux buts, et deux célébrations devant le kop. On ne pouvait pas espérer mieux.Puis à la 35e, sur un corner mal dégagé qui revient dans les pieds audoniens, Eickmayer arme une reprise de volée à l'entrée de la surface. Le geste est magnifique, la frappe un peu moins bien enroulée qu'espéré — il n'envoie pas un pétard — mais le ballon rebondit et finit au petit filet. 3-0. C'est le genre de but où la beauté du geste compte autant que le résultat.

Mi-temps sur 3-0. Je n'entends pas les Grenoblois : trop loin, et surtout le score et l'excitation du kop couvrent tout.
À la pause, quand le bruit retombe, je prends le temps de regarder autour de moi. Et j'aperçois ce monsieur, installé sur son balcon, qui n'a pas payé sa place mais qui a peut-être le meilleur point de vue du stade.C'est une particularité d'ici : la planète Z, l'immeuble qui borde l'enceinte, abrite des supporters de l'Étoile Rouge qui suivent les matchs depuis chez eux. Le stade est encastré dans le quartier au point qu'on peut le regarder de sa fenêtre. Peu de lieux offrent ça. C'est l'image parfaite de ce qu'est Bauer : un stade qui appartient à sa rue. La seconde période démarre, et Grenoble sauve rapidement l'honneur. 53e minute, Pape Meïssa Ba est laissé seul dans la surface, plein axe, et fusille Risser. 3-1, le clean sheet s'envole. Craquage, pyro, du bruit pendant dix bonnes minutes : les Red Kaos se font entendre, et ils le font bien. Ils étaient venus pour ça aussi.
Puis, dans les dernières minutes, le kop du Red Star repart de plus belle. On sait que les trois points sont acquis, et l'ambiance monte d'un cran. Je vois les gars se préparer en bas, changer de tenue sous les drapeaux aplatis (signe qu'un craquage se prépare). Je descends au bas du kop pour photographier. Des confettis partent, puis des pots de fumigènes envahissent la tribune. Fumée bleue. Bleue, comme Grenoble. Un dernier clin d'œil à l'amitié entre les deux groupes, une touche de fraternité au moment de la fête. Encore de la pyro pour la fin du match, et l'arbitre siffle.
Victoire du Red Star à domicile, sortie de la zone rouge, et une journée de football populaire comme on en fait peu. Sept euros la place, une quinzaine en bières, un sandwich : environ trente euros pour une journée complète. À ce tarif, on a eu deux groupes qui chantent ensemble avant le match, deux animations d'entrée, de la pyro des deux côtés, trois buts en première période et un craquage final aux couleurs de l'adversaire. C'est exactement le football que je cherche. Pas le plus spectaculaire, pas le plus médiatisé. Le plus vivant.
12eHomme



