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C'est peut-être le plus gros frein de tous. Pas l'argent, pas la distance : la peur d'y aller seul. On se dit qu'un stade, ça se vit à plusieurs, qu'y aller seul serait triste, ou bizarre, ou qu'on va se sentir observé. J'ai pensé tout ça, avant. Aujourd'hui, la grande majorité de mes déplacements, je les fais seul. Et je vais être honnête : c'est souvent mieux.
D'abord, une réalité qu'il faut poser. Attendre les autres, c'est ne jamais partir. Tes potes n'ont pas le budget, pas le temps, pas l'envie ce week-end-là, ou pas la même passion que toi. Si tu conditionnes chaque déplacement à trouver quelqu'un pour venir, tu vas rater les trois quarts des matchs que tu voulais voir. Le déplacement solo, ce n'est pas un pis-aller, c'est ce qui rend le groundhopping possible tout court. Le jour où j'ai accepté de partir sans attendre personne, mon terrain s'est ouvert d'un coup.
Il faut aussi être lucide sur une chose : ta passion n'est pas la leur. Pour toi, faire dix heures de bus pour un match de deuxième division allemande a du sens. Pour la plupart des gens, c'est incompréhensible. Ce n'est pas un problème, c'est juste la réalité. Attendre que quelqu'un partage exactement ton niveau d'obsession, c'est attendre indéfiniment. Et même quand tu trouves quelqu'un, il faut que ses dates coïncident avec les tiennes, que son budget suive, qu'il accepte le bus de nuit et l'hôtel jamais payé. Ça fait beaucoup de conditions.
Ensuite, seul, tu es totalement libre. Tu pars quand tu veux, tu choisis ton stade, ta tribune, ton horaire, ton budget. Tu ne négocies avec personne. Tu peux dormir dans un bus pour économiser sans que ça gêne quelqu'un, arriver trois heures avant pour traîner autour du stade, rester après le coup de sifflet pour sentir l'ambiance retomber. Personne ne te tire par la manche. Cette liberté-là, quand on aime vraiment le foot de terrain, elle vaut de l'or.
Cette liberté a une conséquence qu'on sous-estime : elle te permet de faire des choix que personne n'accepterait. Se placer dans le parcage adverse pour vivre le déplacement de l'intérieur. Choisir la tribune la plus chaude plutôt que la plus confortable. Passer douze heures dans une ville avant un match du soir, sans que personne ne s'ennuie à côté de toi. Prendre un bus de retour à minuit qui arrive à midi le lendemain. Chacune de ces décisions se négocie quand on est deux. Seul, elles se prennent en une seconde.
Et il y a quelque chose qu'on ne comprend qu'en le vivant : dans un stade, on n'est jamais vraiment seul. En tribune, surtout en virage, tu es happé par la masse. Tu chantes avec des gens que tu ne connais pas, tu sautes avec eux, tu célèbres un but dans les bras d'un inconnu. Le lien qui se crée là est immédiat, brut, et il n'a pas besoin que tu sois venu accompagné. J'ai vécu des moments de communion intense entouré de parfaits étrangers, et c'est précisément parce que j'étais seul que je me suis fondu dans le groupe au lieu de rester dans ma bulle.
Il y a même un effet paradoxal : venir seul te rend plus disponible aux autres. À deux, tu restes dans ta conversation, tu parles à ton pote, tu ne regardes pas autour. Seul, tu observes tout, tu écoutes, et surtout tu échanges. J'ai discuté avec des Français à Kaiserslautern, des locaux à Turin, des inconnus dans des coursives. Ces rencontres n'auraient jamais eu lieu si j'étais venu accompagné, parce que je n'aurais eu besoin de personne.
Sur le plan pratique, seul, tu passes partout. Une place à l'unité se trouve toujours plus facilement que deux ou trois côte à côte, surtout dans les virages pleins ou pour les gros matchs. Tu te faufiles, tu prends la dernière place dispo, tu t'adaptes. C'est un avantage réel, pas une consolation. Et ça vaut aussi pour les transports : un siège de bus se trouve toujours, deux places côte à côte à petit prix beaucoup moins.
Le regard des autres, cette gêne qu'on imagine ? Elle n'existe pas. Personne, dans un stade, ne remarque ni ne juge celui qui est venu seul. Tout le monde regarde le terrain. Cette peur est entièrement dans ta tête, et elle tombe dès le premier match. Le vrai courage, c'est d'y aller la première fois. Après, tu ne te poses même plus la question.
Je ne vais pas prétendre que tout est parfait pour autant. Il y a des moments creux, c'est vrai : les heures d'attente avant un match, le trajet du retour, le fait de ne pouvoir commenter une action avec personne sur le moment. Certains soirs, on aimerait partager. Mais ces moments-là sont largement compensés par tout le reste, et surtout ils passent. Ce qui reste, c'est d'y être allé.
Alors si tu attends d'avoir quelqu'un pour franchir le pas : arrête d'attendre. Prends ta place, monte dans le bus, vas-y. Le stade s'occupe du reste.
12eHomme



